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Le journal flamand De Tijd a publié dans son édition du samedi 25 octobre un article sur le syndicalisme en Wallonie. Plusieurs membres du SETCa-Liège avait reçu la journaliste à cette occasion.

Vous pouvez lire la version original sur le site du Tijd.

Ou sa traduction ci-dessous 

En visite à la FGTB : « Faire grève, c’est investir dans l’avenir »

« Le gouvernement Michel? Il doit tomber ». Les casquettes et les drapeaux sont commandés, on est prêt à l’affrontement. La tension augmente de seconde en seconde au syndicat socialiste francophone. Visite dans les bastions syndicaux de Liège et Charleroi. « Essayez seulement de garder les chiens dans leur niche. »

Julien Dohet m’attend avec un large sourire. Le secrétaire politique du syndicat des employés socialiste porte une écharpe rouge et des lunettes assorties et me guide à travers un couloir aux murs et aux chaises rouges. « Désolé pour l’heure et demie de retard », dis-je. « Le train de Gand a mis trois heures pour arriver, à cause d’actions syndicales à la gare des Guillemins. » Julien Dohet éclate de rire. « Pas grave. C’est de notre faute si vous êtes en retard. » Il ne prend pas la peine de dissimuler la fierté dans sa voix.

3,5 millions

Plus de la moitié des Belges actifs – 3,5 millions – sont affiliés à un syndicat. Le taux de syndicalisation dans notre pays est plus élevé que dans les autres pays d’Europe, à l’exception des pays scandinaves.

Inquiets des mesures de l’accord de gouvernement, les conducteurs de train de Liège et Charleroi ont arrêté le travail spontanément la semaine passée. Officiellement, le syndicat socialiste se distancie des grèves spontanées. Mais dans la Cité ardente, comme on appelle Liège, les camarades les applaudissent. L’action spontanée de la délégation de la FGTB Namur, qui s’est rendue à Bruxelles pour bombarder le siège du MR de peinture et de fumigènes, peut également compter sur leur sympathie. Même si aucun ponte du syndicat ne l’admettra publiquement.

Thierry Bodson, le patron fraîchement réélu de la FGTB, l’aile francophone de l’ABVV, est d’un calme olympien lorsque nous le rencontrons dans son bureau de la rue Haute à Bruxelles. Son bureau est parfaitement en ordre, une blouse rouge pend au portemanteau, au mur, un encadré portant le message « Le capitalisme nuit gravement à la santé ».

La FGTB – en toutes lettres « Fédération Générale du Travail de Belgique » – est de loin le plus grand syndicat en Wallonie. Mais Thierry Bodson sait que cela ne signifie rien. S’il veut parvenir à quelque chose, il doit rallier les autres syndicats, et les Flamands doivent aussi descendre dans la rue. « Le pire qui puisse arriver, c’est qu’une grande action spontanée ne soit menée qu’en Wallonie. Ce serait de l’eau au moulin de la N-VA et de la coalition de centre-droite. « Vous voyez ? Ces Wallons ne veulent pas travailler, ils paralysent directement tout le pays. »

« Dans certaines usines, il s’agit à présent de garder les chiens dans leur niche », illustre un syndicaliste. Claude Podorieszach est l’un d’entre eux. Le robuste sexagénaire est chef de la délégation syndicale depuis 14 ans à la FN Herstal. Avant même que la coalition suédoise ne soit une réalité, avant même que l’on ne parle d’un accord de gouvernement, il a déjà paralysé l’usine. « Quand on a appris, il y a deux semaines, que les négociateurs gouvernementaux voulaient relever l’âge de la pension, tout le monde était dehors dans les cinq minutes. C’est comme ça chez Herstal. Lorsque l’agitation syndicale bouillonne, nous sommes le canari dans la mine de charbon. Et nous en sommes fiers. »

30

Pour chaque journée de grève, un travailleur affilié au syndicat reçoit 30 euros, à condition que le syndicat reconnaisse la grève.

L’entreprise joue un rôle à part dans l’histoire syndicale de notre pays, c’est elle qui a emmené la lutte sociale. Aujourd’hui, la fabrique d’armes compte encore un petit 1.400 membres du personnel, mais à la grande époque, ils étaient 14.000. En 1966, 3.800 ouvrières – on les appelait les « femmes machines » – ont (littéralement) déposé les armes pendant trois mois parce qu’elles étaient payées un tiers de moins que leurs collègues masculins. Ce fut l’une des plus grandes actions syndicales jamais menées en Belgique et l’une des premières grèves en Europe visant l’obtention d’un salaire égal pour un travail égal.

Des grenouilles que l’ont fait bouillir

La mère de Claude était l’une de ces femmes en grève. « Mes deux parents travaillaient à l’usine. Ils avaient aussi des factures à payer, des emprunts à rembourser. Ils se sont retrouvés sans revenu durant des mois. Mais mon père a tout de même soutenu ma mère. Aujourd’hui, j’entends des jeunes dire qu’ils ne peuvent pas se permettre de faire grève. Mais faire grève, c’est investir dans l’avenir ! Si nous ne faisons rien, cela ne fera qu’empirer. Nous sommes comme des grenouilles que l’on fait bouillir lentement jusqu’à ce qu’elles explosent. Je n’ai plus besoin de faire grève pour moi-même, je pourrai bientôt prendre ma pension. À présent, je fais grève pour mes enfants et mes petits-enfants ».

« Nous avons oublié que des gens sont morts pour nos acquis sociaux. »

Christian Viroux ancien combattant FGTB

Il tambourine avec deux doigts sur la table. « Quoi que. J’ai aussi peur pour moi. J’ai soixante ans, mais j’ai l’impression d’en avoir encore vingt. Je n’ai pas envie de me mettre bientôt à regarder des bêtises à la télévision avec une couverture sur les genoux. Je veux vivre. Ça coûte de l’argent. Je souffre d’asthme sévère. Le détricotage de notre sécurité sociale m’inquiète. »

À l’usine de Herstal, le taux de syndicalisation est de cent pour cent. Tout le monde est affilié à un syndicat. Neuf sur dix sont chez les « rouges ». Est-ce plus difficile aujourd’hui qu’autrefois de mobiliser les jeunes ? « Non. J’ai été jeune aussi. Quand j’avais vingt ans, mon principal intérêt dans la vie, c’était d’écouter le hit-parade. Mais quand les plus âgés à l’usine déclaraient « Il est temps qu’on sorte », je descendais dans la rue. Parce que je partais du point de vue qu’ils savaient de quoi ils parlaient. Ça fonctionne toujours comme ça. »

?

La richesse des syndicats est un secret bien gardé. Seules les recettes provenant des cotisations – par lesquelles ils financent leurs frais de fonctionnement – sont connues. Ils taisent jalousement les montants présents dans les caisses de grève.

« Et aujourd’hui, il est grand temps », ajoute René Fafchamps, le délégué syndical de Techspace Aero. Après la FN, il s’agit de la plus grande entreprise de la région. Elle faisait autrefois partie de la FN Herstal et appartient à présent au groupe français Safran. « Nous sommes plus prêts à faire grève que jamais. Il y a presque trop de raisons pour arrêter le travail. Les salaires sont gelés, il y a le saut d’index, l’âge de la pension est relevé, les prépensions vont disparaître… »

Il n’y va pas par quatre chemins. « Tout cet accord de gouvernement est imbuvable. Mes cheveux se dressent sur ma tête quand j’entends que la perte de pouvoir d’achat est moins grave que prévu grâce au saut d’index, vu l’inflation limitée. Chez nous, quelqu’un qui a 28 ans gagne 2.800 euros bruts. En net, cela signifie une diminution de salaire de seulement 26 euros par mois. Mais faites le compte sur quarante ans, une carrière. Vous arrivez à 21.700 euros. Le salaire d’un an ! Les jeunes ne s’en rendent pas suffisamment compte. On nous plume, Madame. »

Les poings se serrent. « Ils nous prennent pour des cons, pour des imbéciles. » L’indignation est tangible. « Il n’y a réellement rien à faire avec ce gouvernement. Il doit partir. Nous continuerons jusqu’à ce qu’il soit tombé. L’accord de gouvernement a été rédigé sur commande des patrons et des riches et contre les ouvriers. Il n’y avait qu’une seule mesure pour nous, les travailleurs : l’élargissement du salaire garanti en cas de maladie. Et qu’ont-ils fait ? Un malheureux soupir des patrons et toute l’affaire est reportée. »

Des rats en cage

Ce gouvernement « d’ultra droite » doit s’en aller, ils sont tous d’accord là-dessus. Entre les responsables et la base, ils ne divergent d’opinion qu’en matière de tactique. Le secrétaire général, Th. Bodson : « Il y a deux scénarios. Soit la situation va s’enflammer directement. En tant que syndicat, on ne peut pas contrôler cela. Il vaudrait mieux que cela reste d’abord calme, pour que nous puissions préparer notre plan d’action. Ensuite, nous pourrons mettre le gouvernement sous pression non-stop de novembre jusqu’à l’été. »

« L’accord de gouvernement a été rédigé sur commande des patrons et des riches et contre les ouvriers. »

Militants FGTB

Claude Podorieszach : « Laissez-nous quand même lâcher la pression. Ces actions spontanées ont une utilité. C’est la peur. Si vous enfermez trop longtemps un rat dans une cage, il vous sautera à la gorge. » Le secrétaire politique liégeois cherche le compromis. « D’accord, mais vous devez aussi être présents le 6 novembre, pour la manifestation, et lors de la journée de grève nationale. Ce sont des moments où tout le monde compte. Combien de gens les syndicats ont-ils pu mobiliser ? Y en avait-il plus ou moins que la dernière fois ? »

Le gouvernement Michel doit-il craindre la colère qui s’accumule dans les bastions syndicaux et les usines le long de la Meuse ? Quel est encore le pouvoir d’un syndicat aujourd’hui ? Les syndicats peuvent-ils faire tomber un gouvernement ? « C’est difficile à prédire », répond Guy van Geyes du HIVA (KU Leuven). « Nous sommes confrontés à une nouvelle situation. Pour la première fois depuis longtemps, un réel front commun syndical se dessine. Le plus grand syndicat du pays, la CSC (1,7 million d’affiliés), et le syndicat socialiste (1,5 million d’affiliés) sont tout à fait alignés. C’est dû au fait que le gouvernement Michel n’a pas consulté les syndicats pendant les négociations gouvernementales. C’est assez inhabituel en Belgique. Ils ont été mis hors-jeu. De l’autre côté, on a pour la première fois un gouvernement qui semble assez immunisé contre la pression syndicale. Un seul parti y a des liens avec un syndicat. Seul le CD&V sentira le souffle de la CSC dans sa nuque, mais ce lien est déjà fortement affaibli. »

En Wallonie, le PS et les syndicats socialistes mènent activement campagne contre le gouvernement fédéral.

 À la FGTB, on ne doute pas qu’il soit possible de faire tomber le gouvernement Michel. J. Dohet : « Il tombera. Peut-être pas tout de suite, mais cela ne durera pas cinq ans. En Wallonie, seule une personne sur quatre a voté MR. Nous devons faire en sorte que les membres du MR soient trop honteux pour se montrer en public. Et un tiers des Flamands n’a pas choisi cette coalition de droite, si ? Nous devons simplement continuer de mettre la pression. Tous ensemble ! »

Toutefois, l’histoire nous apprend que les grèves nationales comme celle prévue le 15 décembre font rarement effet. Jusque dans les années quatre-vingt, les syndicats parvenaient encore à sauver les meubles, mais cette époque semble révolue. Pouvoir faire tomber le gouvernement est, selon Guy van Geyes, une illusion. « Aucun gouvernement belge n’est tombé à la suite d’une grève nationale. Un syndicat n’a encore jamais pu destituer un gouvernement. Même pas en Grèce ou en Espagne. Ce que l’on constate, en revanche, c’est un recul des gouvernements contre lesquels on a fait grève lors des élections suivantes. Dans les pays du Sud de l’Europe, les gouvernements qui ont mené des programmes d’austérité ont été punis. »

1,5 million

Un million et demi de Belges sont membres du syndicat socialiste FGTB, 1,7 million sont affiliés au syndicat chrétien CSC et près de 300.000 à la CGSLB libérale.

Kurt Vandaele, de l’institut syndical européen, nuance : « Après la grève de  l’hiver 1960-61, le gouvernement catholique-libéral Eyskens a organisé des élections anticipées. À l’époque, la grève a duré des semaines. Surtout en Wallonie et dans une moindre mesure en Flandre. Jusqu’à ce que les caisses de grève soient totalement vides. L’ambiance était épouvantable, l’armée était dans les rues, il y a même eu des morts. »

Mais c’était une autre époque. La Belgique était un pays subdivisé en piliers, l’économie s’appuyait sur des entreprises de production et non de services. Mais selon K. Vandaele, il y a tout de même des parallèles à tirer. « Il s’agissait d’un gouvernement de droite, qui voulait mener à bien un important plan d’austérité. »

Ras-le-bol

On ne peut pas qualifier « d’épouvantable » l’ambiance au Bastion Rouge, le café de la section FGTB locale. Les piliers de comptoir s’embrassent et se donnent l’accolade, selon l’usage travailliste. Un délégué de Caterpillar, l’une des plus grandes entreprises de la région, offre une tournée générale. Christian Viroux est le plus vieux compagnon de lutte présent, issu d’une famille de socialistes, et l’un des meneurs de la grève la plus longue de l’Histoire belge, à Fleurus. Chez AGC Automotive, il a fait le piquet de grève 105 jours et a pris la direction en otage avec d’autres. Cela n’a pas empêché les 300 licenciements prévus de se produire.

« Un syndicat n’a encore jamais pu destituer un gouvernement. Même pas en Grèce ou en Espagne. »

Guy van Geyes KU Leuven

 

À Charleroi, les cœurs sont encore plus à gauche qu’ailleurs. Ils se nomment eux-mêmes la « gauche de la gauche ». La FGTB de Charleroi, dont Chr. Viroux était encore président il y a peu, s’est détournée du Parti Socialiste et a ouvertement soutenu le parti communiste PTB durant les dernières élections. « Le PTB était le seul parti à venir nous soutenir aux piquets. La direction du PS a qualifié la grève de « tache noire », parce que nous salissions l’image de la Wallonie. Cela m’a profondément blessé. J’étais resté fidèle au PS toute ma vie. Ils m’ont trahi. »

Le secrétaire général Daniel Piron court d’une réunion à l’autre, aussi parce que son bras droit est en congé maladie chez lui, avec une tension dangereusement élevée. « Le ras-le-bol s’installe. Il y a du pain sur la planche. » Lui non plus ne croit pas que le salut se trouve au PS. « Oh bien sûr, depuis qu’ils ne sont plus au gouvernement fédéral, ils essaient à nouveau de se rapprocher du syndicat. J’ai déjà vu Elio di Rupo deux fois les dernières semaines. Mais le PS est à présent un parti centriste d’intellectuels cherchant uniquement à rester au pouvoir, sans se préoccuper des aspirations des ouvriers. Notre combat se mènera dans la rue, pas au parlement. Nous ne pouvons pas nous limiter à un seul syndicat, un seul parti et une seule mutualité. Il s’agit à présent d’unir toutes les forces de gauche de notre pays. »

Nous buvons encore un verre au comptoir avec les camarades. « Cela va devenir difficile », soupire Chr. Viroux. « Les générations précédentes se sont battues, des gens sont morts pour tous ces acquis sociaux si facilement modifiés aujourd’hui. Nous l’avons oublié. » Antoine Thioux, la vingtaine, responsable de la section jeunes, s’en mêle : « Nous le leur rappellerons. À Charleroi, j’ai déjà pu mobiliser 300 jeunes pour la manifestation. » On s’échange de franches tapes dans le dos. Allez, encore une dernière ! Baragouinant quelque chose à propos d’un délai, nous quittons la ville. Des kilomètres plus loin, nous voyons encore la tour du syndicat socialiste se dresser au-dessus de l’horizon de Charleroi, ses lettres FGTB rouge feu sur le toit semblables à des flammes éternelles.