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Mouvement des gilets jaunes : Concertation sociale versus explosion sociale

 

Depuis la mise en place du gouvernement De Wever-Michel, les organisations syndicales dénoncent une négation de la concertation sociale et une volonté de court-circuiter les corps intermédiaires. Si les syndicats ne sont pas les seuls concernés, leur opposition ferme dès l’annonce de la mise en place de ce gouvernement en a fait la cible principale des partis de la majorité bien décidée à casser le poids d’un contre-pouvoir important tant dans le nombre de citoyennes et de citoyens qu’il représente que dans ses expertises et analyses capables de démonter les mensonges de la propagande des différents ministres. A ce niveau, le dossier de la réforme des pensions par le ministre des fonds de pension Daniel Bacquelaine est le plus emblématique. Du recul de l’âge de la pension à la question des métiers pénibles en passant par l’élaboration d’un système à points, les « vérités » ministérielles se sont à chaque fois heurtées à une argumentation solide et chiffrée des organisations syndicales. Une argumentation qui, appuyée par un rapport de force, a obligé le ministre à reporter et amender plusieurs aspects des mesures envisagées en début de législature.

Depuis la fin 2014, les syndicats ont multiplié les mobilisations utilisant les différents modes d’actions présents dans leur répertoire. Assemblées, concentrations de militant·es, manifestations régionales et nationales… jusqu’à plusieurs grèves générales. La séquence de la fin 2014 avait été un succès. Elle avait à la fois motivé et politisé un grand nombre de travailleuses et travailleurs et l’on sentait alors le gouvernement aux abois. Elle s’était aussi déroulée de manière structurée et sans incidents majeurs au vu des dizaines de milliers de militant·es mobilisé·es. Début 2015, le choix a été fait, non sans susciter de nombreux débats voire tensions, par les trois organisations syndicales d’accorder une chance à la concertation sociale. Les actions de grève ont donc été suspendues le temps nécessaire à la discussion. Une discussion qui s’est enlisée, a été tirée en longueur pour ne finalement déboucher que sur peu de résultats. Depuis le gouvernement a multiplié les attaques suscitant des réponses en ordre dispersé qui n’ont jamais été à la hauteur des provocations et ont au mieux réussi à limiter la casse.

Pourquoi rappeler ces éléments aujourd’hui ?

Nous le faisons car nous pensons que les gilets jaunes sont un signal à prendre en considération et à ne pas négliger, balayer par condescendance. En Belgique, le mouvement qui s’exprime depuis maintenant une semaine est clairement une reproduction du mouvement qui secoue la France. Le fait qu’il ne touche pas, encore, le nord du pays est ici significatif. L’ampleur de la mobilisation est également bien moins importante. Elle n’en est pas pour autant insignifiante. Partie de personnes non organisées, à quelques exceptions près dont les tentatives de récupération ont été vite dénoncées par le reste des participant·es, via des groupes créés sur FaceBook on pouvait légitimement douter de la concrétisation dans le monde réel des mots d’ordre de blocage. Au final depuis une semaine des dizaines de personnes se relaient jours et nuits, sur leur temps libre et malgré le froid, sur plusieurs sites menant une action de blocage des dépôts pétroliers qui a régulièrement été évoquée dans les rangs combatifs des syndicats. Un blocage pratiqué en utilisant les techniques syndicales, y compris les consignes envers les huissiers et la police que nous diffusons régulièrement à nos délégué·es. Une action avec ses faiblesses qui n’a pas permis un blocage total mais suffisant que pour commencer à réellement toucher un des poumons économiques du pays. Au point que d’une tolérance bienveillante, les forces de l’ordre sont passées à une volonté de casser le mouvement, profitant à plein des incidents provoqués par des personnes extérieures. De même les médias commencent à changer de ton au fur et à mesure que le mouvement s’inscrit dans la durée et surtout qu’il produit des effets concrets. Sans parler du mépris de classe qui suinte de nombreux commentaires et réactions, y compris de personnes étiquetées habituellement à gauche. Comme syndicalistes, nous connaissons bien ce mécanisme de changement d’attitude dès que nos actions dépassent la symbolique pour toucher réellement l’économique et/ou le politique.

On peut discuter de la revendication première, le coût des carburants et principalement les taxes qui pèsent dessus. Comme organisation syndicale, nous plaidons pour des revendications et des solutions collectives et non individuelles. Mais l’on ne peut évacuer le fait que se déplacer avec sa voiture ou sa moto est pour nombre de travailleuses et travailleurs une nécessité vitale pour exercer leur emploi. Et plus celui-ci est peu qualifié et précaire et plus cette dépendance est forte. Il est évident que le cadre roulant en voiture de société avec une carte d’essence n’est pas impacté de la même manière. De même l’argument écologique, s’il n’est pas à réfuter totalement, doit être mis en balance avec l’impact écologique des transports par bateau, le kérosène des avions… En clair, on ne peut demander aux plus précaires de notre société de faire des efforts que les plus nantis n’ont pas à faire mais dont le mode de vie a bien plus d’impact même s’ils mangent bio et local. Les gilets jaunes illustrent pleinement l’oxymore d’un capitalisme vert. Il est tout autant significatif, pour nous organisations syndicales, de constater que ce mouvement ne part pas d’une de nos revendications, mais que très vite les éléments pour lesquels nous mobilisons depuis des années sont exprimés : baisse du pouvoir d’achat, conditions de travail précaires, impossibilité de joindre les deux bouts…

Cette colère qu’expriment les gilets jaunes l’est par des personnes qui, à quelques exceptions près, sont hors des radars traditionnels tant des médias, des mouvements sociaux plus ou moins institutionnalisés, des différents observateurs… Des personnes qui se méfient donc tout autant du gouvernement auquel ils s’opposent que des corps intermédiaires dont les syndicats sont un des représentants les plus importants. Une méfiance qui a aussi des conséquences sur le mode d’organisation où l’absence d’un·e responsable clair·e, d’un·e représentant·e facilement identifiable qui peut négocier complique évidemment tant la lisibilité du message qu’un éventuel atterrissage du mouvement. Et qui n’est pas sans contradiction quand on voit les nombreux appels à la nécessité que les syndicats les rejoignent… mais sans s’afficher comme tel.

Comme syndicalistes, nous devons prendre la mesure d’une colère sur des thèmes et avec des moyens qui nous sont proches mais qui s’exprime en dehors de nous. Et la faiblesse numérique actuelle, au regard de ce que les syndicats peuvent mettre dans la rue, ne doit pas nous aveugler car elle est contre balancée par une motivation et une organisation qui force le respect. Que le mouvement des gilets jaunes dure ou qu’il soit un phénomène passager, nous devons prendre la mesure d’une colère qui commence à grandir et s’exprimer. Nous verrons dans les jours qui viennent si les actions que nous proposons, notamment la journée du 14.12 répondront à une demande. Nous pensons qu’elles seront en deçà des nécessités du jour. Mais c’est aussi un message au gouvernement et au patronat : casser la concertation sociale et les syndicats ne supprime pas la conflictualité sociale inhérente aux inégalités de plus en plus fortes générées par le système capitaliste. Si cette conflictualité n’est pas organisée par les organisations syndicales, elle s’exprimera sous d’autres formes qui seront clairement moins contrôlables et donc moins pacifiées. Certain·es pourraient s’en réjouir. Nous pensons au contraire que la prospérité de nos pays a été réalisée grâce à cette concertation sociale.

Ne jouons pas aux incendiaires avec une composante essentielle de notre démocratie !

Françoise Bernard, Secrétaire Générale SETCa Liège