L’extrême droite ne se limite plus aux partis politiques ou aux discours traditionnels. Aujourd’hui, elle peut aussi se diffuser à travers des outils que nous utilisons tous les jours : les technologies numériques.
À l’occasion de notre Comité fédéral, nous avons approfondi cette question avec Jurgen Masure, historien et philosophe, qui analyse un phénomène encore peu connu mais en pleine expansion : le technofascisme. Il a publié récemment un livre en néerlandais intitulé « De macht achter IA, wat mannen als Musk en Bezos echt willen » (Le pouvoir derrière l’IA : ce que veulent vraiment des hommes comme Musk et Bezos).
Derrière les écrans, un nouveau pouvoir
Le technofascisme désigne une dynamique à l’œuvre dans le monde des grandes entreprises technologiques. Ces acteurs, appelés “techbros”, concentrent aujourd’hui un pouvoir immense : économique, technologique… mais aussi idéologique.
Jurgen Masure nous explique la dimension idéologique de ces « techbros » : « Cela va de l’idée que l’être humain doit devenir immortel à celle de l’entrepreneur hyper‑masculin qui doit tout décider, être dominant et acquérir des monopoles. »
Ces entreprises ne se contentent plus de proposer des services : elles structurent nos vies, influencent nos comportements et façonnent le débat public.
Des figures emblématiques mais un phénomène global
Pour comprendre ce phénomène, certaines figures sont souvent mises en avant : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou encore Peter Thiel.
Ces personnalités incarnent différentes facettes du pouvoir technologique :
- le contrôle des plateformes et de l’information ;
- la domination économique ;
- les liens entre technologie, politique et sécurité.
Dans le livre de Jurgen Masure, nous apprenons que ce modèle ne se limite pas qu’aux individus évoqués : « En réalité, ce à quoi nous assistons aujourd'hui relève d'une dynamique plus large et structurelle. Mais cela rend le sujet un peu plus concret pour le lecteur de parler de ces hommes riches et célèbres. ». Cela s’inscrit dans un système plus large, où technologie, pouvoir et idéologie se renforcent mutuellement.
Cela nous concerne aussi en Europe
On pourrait penser que ce phénomène est essentiellement américain. Mais ses effets dépassent largement les frontières. Pour l’historien et philosophe : « Quand il pleut aux États-Unis, cela ruisselle en Europe. ». Les idées circulent et les modèles aussi.
Certaines propositions politiques en Europe s’inspirent déjà de ces dynamiques, notamment en matière de surveillance ou de contrôle des populations. Et surtout, nous utilisons massivement ces technologies au quotidien. Nous sommes donc directement concernés.
L’Europe dispose certes de protections importantes, comme le RGPD ou les régulations sur les plateformes, mais cela ne suffit pas. La question centrale devient alors : quel modèle technologique voulons-nous ?
La technologie au service de la guerre
À tout cela s’ajoute un autre enjeu majeur : le rapprochement entre technologie et industrie militaire.
« Ils commencent à miser sur le fait que les techs et l’industrie de la guerre s’entremêlent… je pense qu’il faut vraiment être extrêmement attentifs à la direction que nous prenons, car cela peut prendre des proportions dangereuses. » nous dit Jurgen Masure.
Un rôle clé pour les travailleurs et les syndicats
Face à ces transformations, les travailleurs ne sont pas impuissants. Aux États-Unis, des mobilisations émergent déjà dans le secteur technologique.
« Ce sont souvent les syndicats qui constituent le véritable contrepouvoir face à ceux qui détiennent le pouvoir. » affirme l’historien.
Des exemples concrets existent :
- la création du premier syndicat chez Amazon ;
- des mobilisations internes chez Google contre des projets militaires ;
- l’émergence de syndicats, parfois clandestins, dans la tech.
Ces initiatives montrent une chose : même dans les secteurs les plus puissants, des résistances s’organisent.
Repenser la technologie comme un enjeu collectif
Le technofascisme ne se combat pas uniquement par la régulation. Il nécessite une réflexion plus large. Il s’agit de repenser la place de la technologie dans nos sociétés.
Cela passe notamment par :
- le développement d’alternatives européennes ;
- un contrôle démocratique renforcé ;
- une vision qui considère les individus comme des citoyens, et non comme de simples consommateurs.
Un combat pour la démocratie
Ce que révèle le technofascisme, c’est que la question technologique est devenue une question profondément politique. Derrière les algorithmes, les plateformes et les innovations, ce sont des choix de société qui se dessinent. Des choix qui peuvent : renforcer la démocratie ou au contraire la fragiliser
Dans ce contexte, le rôle du mouvement syndical est essentiel. Défendre les travailleurs aujourd’hui, c’est aussi défendre leurs droits face à des formes de pouvoir nouvelles, plus diffuses, mais tout aussi déterminantes.
Une vigilance collective nécessaire
Le technofascisme montre que les enjeux technologiques sont aussi des enjeux sociaux et démocratiques. Derrière les outils que nous utilisons chaque jour, ce sont des choix de société qui se jouent.
À nous de rester vigilants, de questionner ces évolutions et de défendre un modèle qui place l’humain, les droits et la démocratie au centre.

